Omelie · 4 novembre 2026
DA MIHI ANIMAS
Homélie en la fête de Saint Charles Borromée
Carlo Maria Viganò
Fecerunt itaque civitates duas amores duo:
terrenam scilicet amor sui usque ad contemptum Dei,
cælestem vero amor Dei usque ad contemptum sui.
Saint Augustin, De Civitate Dei, XIV, 28
Frères prêtres et séminaristes bien-aimés,
Chers frères et sœurs,
Deux amours ont bâti deux cités, dit saint Augustin dans la célèbre page du De Civitate Dei : la terrestre, de l’amour de soi au mépris de Dieu ; la céleste, de l’amour de Dieu au mépris de soi. Il n’y a pas de troisième cité, ni de terrain neutre où les deux amours peuvent s’accorder. Chaque homme, et à plus forte raison chaque Pasteur et Prêtre, appartient à l’une ou à l’autre cité, et le révèle par ce qu’il aime.
Le jour du Saint dont je porte le nom, permettez-moi de méditer avec vous sur la façon dont saint Charles Borromée fut un parfait citoyen de la cité de Dieu, et comment aujourd’hui la hiérarchie synodale revendique une appartenance opposée.
I. Une seule source
L’amour qui bâtit la cité de Dieu porte un nom : Deus caritas est. Mais Celui qui est Charité est aussi la Vérité : Ego sum via, et veritas, et vita. Non deux attributs côte à côte, mais une seule réalité divine : O æterna veritas, et vera caritas, et cara æternitas, chante Augustin dans ses Confessions. Il en découle que la Charité sans la Vérité est un dangereux sentimentalisme, et la Vérité sans Charité est un formalisme vide. L’apôtre Paul les lie ensemble en une seule formule : veritatem facientes in caritate (Éph 4, 15).
II. Da mihi animas
Quand Abraham, victorieux, rencontra le roi de Sodome, ce dernier lui dit : Da mihi animas, cetera tolle tibi. Donnez-moi les personnes, gardez le butin (Gn 14, 17-24). Abraham rejeta cette offre. Les Pères et Docteurs médiévaux ne lirent jamais cette proposition avec naïveté. Hildebert de Lavardin (1056-1133), Évêque du Mans puis Archevêque de Tours, la met sur les lèvres des démons, qui cherchent par-dessus tout les âmes ; et Saint Thomas d’Aquin cite les propos du roi de Sodome pour dire que les ennemis de Dieu veulent conduire les âmes dans les ténèbres. C’est la voix du Tentateur, qui offre le monde en échange de l’âme.
L’Église a ensuite transformé ces mots en prière. Le disciple et ami de Saint François de Sales, l’évêque Jean-Pierre Camus, nous parle de son maître qui « ne voulait que convertir ces âmes rebelles à la lumière de la vérité qui ne brille que dans la vraie Église », et qui, pensant à sa Genève rebelle, « disait parfois avec un soupir : da mihi animas, cetera tolle ». Saint Jean Bosco en fit ensuite sa célèbre devise. Remarquez, chers frères, que dans cette phrase la Charité et la Vérité ne font qu’une : le Pasteur aime les âmes au point de souffrir pour elles, et pour cette raison il veut qu’elles soient converties, c’est-à-dire conduites à cette lumière qui ne brille que dans la véritable Église. Il ne veut pas qu’elles restent tranquilles dans l’erreur.
C’est ce que fit Saint Charles. Neveu d’un Pape et très riche, il vendit la principauté d’Oria et donna les revenus aux pauvres ; il parcourut les vallées alpines qu’aucun évêque n’avait visitées depuis des décennies ; il fonda séminaires et monastères. Le 26 octobre 1569, un frère de l’Ordre des Humiliés, que Charles réprimanda, lui tira dans le dos pendant les vêpres : Charles offrit sa vie à Dieu et continua de prier. Pendant la peste de 1576, alors que les puissants quittaient Milan, il arpenta les rues pieds nus, une corde autour du cou, et s’endetta pour nourrir les pauvres. Cetera tolle : prends tout, mais laisse-moi ces âmes.
III. Les évêques refroidis
L’évêque Camus rapporte un épisode qui semble écrit pour nous. Lors d’une visite pastorale dans les montagnes de Faucigny, en Haute-Savoie, Saint François de Sales apprit l’existence d’un pauvre berger qui était tombé dans une crevasse à la recherche d’un mouton, et mourut de froid. Et il dit : « Si l’ardeur de ce berger n’était même pas refroidie par la glace, pourquoi sommes-nous si lâches à chercher nos brebis ? Les pauvres veuves et les femmes du village, » ajouta-t-il, « sont comme ces vallées, fertiles en vertu, et les évêques qui occupent une place si élevée dans l’Église de Dieu sont tous refroidis. » Mais il s’accusa aussitôt : « Quand serai-je jamais ainsi réchauffé par le Soleil, jusqu’à ce que cette glace que je ressens en moi se liquéfie ? »
Bien-aimés, Notre Seigneur a prédit cette glaciation : Et quoniam abundabit iniquitas, refrigescet caritas multorum, à cause de la propagation de l’iniquité, la charité de beaucoup se refroidira (Mt 24,12). Nous le voyons aujourd’hui dans la hiérarchie synodale, froide de l’amour de Dieu, et donc incapable de désirer avec ardeur sacerdotale ce que notre Saint Archevêque Charles désirait : le retour dans la bergerie de ceux qui s’en étaient séparés. Borromée regardait au-delà des Alpes, vers les vallées et les villes suisses qui étaient passées à la Réforme, et il ne se donnait pas de paix. Il fonda le Collège Helvétique à Milan pour former des prêtres qui les ramèneraient à la Foi, et lui-même gravit les gorges les plus inaccessibles de son diocèse à la recherche des brebis perdues. Au contraire, l’église synodale ne soupire plus devant ces frontières brisées par les divisions causées par le schisme protestant. Elle aime l’erreur telle qu’elle est : elle a remplacé la conversion par le chemin, l’hérésie avec des sensibilités différentes, les âmes avec des périphéries. Elle ne cherche pas les brebis dans la crevasse, parce qu’elle a déclaré la crevasse – c’est-à-dire le lieu de la perdition – « lieu théologique ».
Le Prophète donne un nom aux bergers qui n’aboient pas : canes muti, non valentes latrare, chiens muets incapables d’aboyer (Is 56, 10). Et l’indifférence froide a un autre visage, que l’Apocalypse n’hésite pas à nommer : meretricis magnæ... cum qua fornicati sunt reges terræ, la grande prostituée avec laquelle les rois de la terre ont forniqué (Ap 17, 2). Une hiérarchie qui cherche les éloges des puissants, qui modèle son langage sur leurs idoles, qui se tait coupablement et est devenue servile, lâche, abjecte et courtisane de la Cité du Diable. Je ne dis pas cela par amertume, mais parce que la méthode est ancienne : da mihi cetera, animas tolle. Donnez-moi le reste – les honneurs, les sièges, l’estime du monde – et gardez bien les âmes. Et ceux qui ont donné leur âme verront devant eux, le jour du Redde rationem, cette Chaire ambrosienne qu’un Saint neveu du Pape Pie IV rendit une forge de Charité.
IV. Notre devoir
Ce n’est pas à nous de juger les consciences. C’est à nous de ne pas répéter la devise de la cité terrestre. Chaque fois que nous faisons taire la vérité pour ne pas perdre un avantage, nous disons da mihi cetera. Chaque fois que nous disons la vérité avec la Charité, en en payant le prix, nous disons da mihi animas.
Saint Charles nous a laissé un seul mot comme devise : Humilitas. L’humilité est le vêtement de la Charité, et le mépris de soi qu’Augustin place à la racine de la cité de Dieu. Demandons au grand évêque de Milan, des Pasteurs qui brûlent de saint zèle pour les âmes, et à nous la grâce de ne jamais céder à ceux qui, avec ce cetera, veulent arracher notre âme à Dieu. Ainsi soit-il.
+ Carlo Maria Viganò, Archevêque
4 novembre MMXXVI S.cti Caroli Borromæi, Conf. Pont.Episcopi Mediolanensi
© Traduction de F. de Villasmundo
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