Lettere · 1 octobre 2026
NON EXPEDIT
Le conservatisme de façade face à l'apostasie synodale
Carlo Maria Viganò
Cher Monsieur Valli,
J’ai lu le commentaire que vous avez publié de Mgr Viganò (ici) sur les paroles du Saint-Père à Paris.
En résumé, selon les champions de la tradition, le pape aurait dû aller dans la capitale française pour dire qu’il n’existe pas de liberté de conscience, que l’État ne devrait pas «ouvrir à tous les cultes» mais seulement à la vraie religion, que la déclaration des droits de l’homme de 1948 est du papier inutile, que la liberté, l’égalité, la fraternité sont des mots maçonniques et qu’ils ne peuvent pas trouver leur inspiration ultime dans l’Évangile.
Il n’a pas suffit au monde traditionaliste de voir, dans le cœur révolutionnaire de Paris, 800.000 personnes dévotes participer à la sainte messe, au stade Saint-Denis 80 000 jeunes chantant le Salve Regina en latin, de nombreux prêtres entendant des confessions dans la rue (ce que nous n’avions pas vu depuis longtemps), au Palais de l’Élysée écouter le Saint-Père défendre le droit à la vie comme fondement de tous les autres droits humains et la condamnation de la gestation pour autrui, tout cela face à un Président misérable qui a voulu inclure le droit à l’avortement dans la Constitution.
Je ne possède certainement pas la culture de Mgr Viganò, mais je crois qu’il est une chose de défendre la tradition, une autre de se crisper dans des positions préconçues, prétendre des positions autoréférentielles qui nous placent en dehors de la réalité et contre le bon sens, nier le juste effort – un devoir pour l’Église de tous les temps – de trouver des points de convergence entre la foi et l’histoire d’un peuple, ce qui ne signifie pas nier l’Évangile du Christ et se compromettre avec l’esprit du temps.
Le Saint-Père doit proclamer le Christ à l’homme moderne, respectant sa sensibilité et sa capacité de compréhension, sans nécessairement se mettre sur la défensive par des paroles de condamnation lapidaire qui n’auraient pour seul effet de rester incompris et de disperser le troupeau.
J’invite de tout mon cœur ceux qui aiment vraiment l’Église à œuvrer pour son unité, évitant tout ce qui pourrait déchirer la tunique sans couture du Seigneur ; et prions ensemble pour les fruits durables de ce voyage apostolique extraordinaire en France dans lequel nous avons touché de nos mains la grâce de Dieu qui convertit le cœur de l’homme, malgré nos insuffisances.
C'est notre responsabilité précise devant Dieu : et elle l'est — encore plus — pour ceux qui croient que la tradition est une source pérenne de la vie de l'Église dans une dynamique toujours nouvelle.
Avec tout le respect,
Pietro Piciocchi
+
Ils ont reconnu l'injustice
et ils lui ont donné la citoyenneté.
2 Thess 2,11-12
Cher Maître Piciocchi,
J'ai lu attentivement la lettre que vous avez adressée à Monsieur Aldo Maria Valli et que vous m'avez envoyée, concernant mon commentaire sur le discours de Léon XIV à l'Élysée. Je sais qu'Aldo Maria a déjà publié une réponse exemplaire sur son blog (ici) ; de mon côté, je ne veux pas m'abstenir de répondre à votre lettre : sans tomber dans la caricature, sans me laisser entraîner sur le terrain émotionnel de la foule, et sans céder au principe en échange de l'approbation pour quelques phrases acceptables.
Votre lettre commence par une paraphrase : selon les «champions de la tradition», le Pape «aurait dû aller à Paris pour dire» qu'il n'existe pas de liberté de conscience, que l'État ne devrait pas «ouvrir à tous les cultes» mais seulement à la vraie religion, que la déclaration des droits de l'homme de 1948 est du papier sans valeur, que la liberté, l'égalité, la fraternité sont des mots maçonniques, et qu'ils ne peuvent pas trouver leur inspiration ultime dans l'Évangile. Je vous réponds que personne n'a demandé à Léon d'aller au palais de l'Élysée pour réciter le Syllabus à voix haute devant Macron. Il a été demandé — et c'est autre chose — qu'un Pontife Romain ne contredise pas, dans la capitale de la Révolution, l'enseignement constant de ses Prédécesseurs sur ce qu'a été cette Révolution et ce que signifie cette devise. Ce n'est pas le même acte. Le premier est une mise en scène que vous nous attribuez pour nous ridiculiser ; le second est le minimum demandé à celui qui siège sur la Chaire de Pierre.
La formule est simple : nous n'exigeons pas du Pape un anathème diplomatiquement inopportun ; nous prétendons qu'il ne ratifie pas et ne loue pas ce que les Papes ont appelé la peste. Une fois cela rétabli, votre lettre perd son pivot.
Le second argument est celui de la foule : huit cent mille personnes sur la Place de la Concorde, quatre-vingt mille jeunes à Saint-Denis chantant le Salve Regina, prêtres confessant dans la rue. C'est l'argument le plus efficace au niveau émotionnel et sentimental, et le plus faible au niveau de la Foi.
Personne ne méprise ces gestes, au contraire : ils montrent que la Grâce agit encore dans le peuple, malgré les discours, et non grâce à eux. Un jeune homme qui chante le Salve Regina en latin ne valide pas la thèse selon laquelle Liberté, Égalité, Fraternité trouvent dans l'Évangile «une source inépuisable d'inspiration». Confondre la piété des fidèles avec l'orthodoxie d'un discours aux autorités est un sophisme. Si le nombre de personnes présentes suffisait à juger un pontificat, nous aurions dû canoniser chaque Journée Mondiale de la Jeunesse, même lorsque ce qui ne peut être tu a été tu. Les places de Paris étaient déjà remplies il y a trente ans avec Jean-Paul II, mais cela n'a pas empêché l'approbation de l'avortement comme droit, l'incendie de Notre-Dame, l'inauguration blasphématoire des Jeux Olympiques et l'euthanasie d'État.
J'ajouterais que ce sont précisément ces jeunes qui méritaient d'entendre du Pape non pas la bénédiction d'une devise née pour détrôner le Christ, mais la distinction — élémentaire et paternelle — entre la liberté des enfants de Dieu et la liberté révolutionnaire, entre l'égalité des âmes rachetées et l'égalitarisme collectiviste, entre la fraternité dans le Christ et la fraternité sans Dieu le Père. Leur retirer cette distinction n'est pas «respecter leur capacité de compréhension» : c'est leur enlever la clé pour comprendre le temps dans lequel ils vivent. Voire même : c'est faire passer pour valide et vraie une fausse lecture des événements.
Pour défendre le discours de Léon, vous citez la protection du droit à la vie comme fondement de tout autre droit et la condamnation de la gestation pour autrui, prononcée «en face» d'un Président qui a inscrit l'avortement dans la Constitution. Ici, nous devons être précis, car c'est le point sur lequel les conservateurs se sentent obligés d'applaudir.
Je ne nie pas le fait : je nie plutôt la conséquence que vous en tirez. Une condamnation de la gestation pour autrui et une référence à la vie, insérées dans un cadre qui suppose les «droits de l’homme» des Lumières et la Déclaration de 1948 comme «pierre milliaire du progrès moral», restent des concepts abstraits. Ou plutôt : ils restent dans cet hyperuranion dans lequel les fonctionnaires de l’église synodale veulent confiner la doctrine, pendant qu’ils adaptent la pastorale à la mentalité du monde. Cette même matrice révolutionnaire des «droits» — coupée de la loi de Dieu et de la Royauté de Notre Seigneur Jésus-Christ — est précisément ce qui a permis de déclarer l’avortement comme un «droit», puis de le constitutionnaliser. Celui qui loue le principe et dénigre un de ses fruits ne redresse pas l’arbre : il en récolte les fruits empoisonnés tout en faisant semblant de ne pas voir les ronces.
La réponse utile est donc : il ne suffit pas de dire la vérité sur un effet, si on en bénit la cause. Pie XI, dans Quas Primas, enseignait que la paix et la dignité ne naissent pas de la rébellion à Dieu sur laquelle est bâtie la Déclaration des Droits de l’Homme, mais de la Royauté sociale du Christ. Tant que cette leçon sera tue, les expressions «pro-vie» prononcées au Palais de l’Élysée sont une correction cosmétique à un édifice construit sans la pierre angulaire. Et personne mieux que le Vicaire du Christ devrait savoir à quel point les paroles du Sauveur sont vraies : Sine me nihil potestis facere (Jn 15,5).
Vous opposez à la Tradition «le juste effort — un devoir pour l’Église de chaque époque — de trouver des points de convergence entre la foi et l’histoire d’un peuple». C’est la formule la plus insidieuse de votre lettre, car elle semble pastorale et raisonnable. Il faut la prendre de front.
Vous n'êtes pas étranger aux actes magistraux jusqu'à Pie XII qui condamnent sans appel la Révolution et ses principes infernaux. Ces textes ne sont pas des «positions préconçues» : ce sont le Magistère. Et ceux qui les rappellent ne sont pas des entêtés : ils rappellent au Pape qu'il est le gardien de la Vérité révélée, et non le maître. Si aujourd'hui cet appel «nous place en dehors de la réalité», tant pis pour la réalité qui s'est construite contre eux. Ce n'est pas le Magistère qui doit s'excuser auprès de l'Élysée, ni l'héritier de Pie VI qui doit s'humilier auprès de l'héritier de Jules Grévy, qui s'accompagne d'un homme en perruque dans la fiction la plus grotesque de la normalité.
Je vous cite, mot pour mot, le passage incriminé. Léon a dit que les Lumières ont apporté «des conquêtes réelles et appropriées» ; que parmi celles-ci figure «la reconnaissance des droits humains inhérents à la nature de la personne humaine, en particulier la liberté religieuse» ; que la liberté, l'égalité et la fraternité «font référence à des exigences éthiques universelles, qui trouvent aussi dans le message évangélique une source inépuisable d'inspiration et d'accomplissement» ; et, avec Jean-Paul II, que la Déclaration de 1948 est «une étape importante sur le chemin du progrès moral de l'humanité». On discute di ces phrases. Non le fait qu'à Saint-Denis on chantait en latin.
Vous concluez en invoquant l'unité et la tunique sans couture, en imposant la responsabilité de la déchirer sur ceux qui critiquent le discours papal. C'est l'argument que les conservateurs utilisent depuis soixante ans chaque fois que l'on touche le nerf du Concile, de la messe de Montini, de la synodalité : cet argument doit être renversé.
La tunique est déchirée par ceux qui introduisent dans l'Église un Évangile différent de celui reçu, et non par ceux qui refusent de le ratifier. Saint Paul n'invite pas les Thessaloniciens à «œuvrer pour l'unité» au détriment de la Tradition : il les exhorte à rester fermes et à préserver les traditions qu'ils ont apprises (2 Thess 2, 15). L'unité catholique est communion dans la Foi ; non pas la trêve entre ceux qui bénissent la Révolution et ceux qui l'appellent par son nom.
Ici, je vous rappelle la distinction que j'ai faite dans Schisme capital. Lorsque celui qui siège sur la Chaire de Pierre accepte et promeut une notion de son office — et, avec elle, une notion de société et de liberté — incompatible avec celle définie par l’immuable Magistère, il n'est plus simplement un Pape qui commet une erreur dans un discours circonstanciel : il place un obex, un obstacle à l'exercice même de la Papauté. Quiconque lui résiste dans ce qui est illicite ne déchire pas l'Église : il la sert. En revanche, ceux qui, sous prétexte de ne pas « disperser le troupeau », consentent à l’erreur, se retrouvent dans la position de ceux dont saint Paul dit εὐδοκήσαντες τῇ ἀδικίᾳ : ils ont reconnu l'injustice et lui ont donné la citoyenneté (2 Thess 2, 11-12).
Je réponds donc que l'unité ne se construit pas sur le silence autour du point décisif : elle est bâtie sur le roc de Pierre. Chaque tentative de «réinitialiser» la réalité repose sur le sable d'un dialogue qui utilise le lexique de ceux qui ont guillotiné leurs enfants. Invoquer la tunique sans couture pour masquer la contradiction, c'est littéralement coudre un nouvel écusson sur un vieux vêtement.
Vous craignez des «paroles de condamnation lapidaire» qui resteraient incomprises. À supposer que les Catholiques, de temps en temps, pousseraient un soupir de soulagement s'ils entendaient non pas un médiateur, un conciliateur, un diplomate, un œcuméniste, un philanthrope, un globaliste, un immigrationniste, un franc-maçon ou un païen, mais un Pape qui enfin parle comme un Pape... Mais même en vous accordant l’exigence de pédagogie, je ne peux pas vous accorder que la pédagogie oblige à dire ce qui est faux.
Un Pontife pouvait, à l'Élysée, rappeler l'héritage chrétien de la France — Clovis, Saint-Louis, Sainte Jeanne d'Arc, les Carmélites de Compiègne — et ajouter, tout doucement, que la liberté chrétienne n'est pas la liberté de 1789 ; que l'égalité des âmes devant Dieu n'est pas l'égalitarisme qui a abattu autels et trônes ; que la fraternité évangélique a un Père céleste, et que sans ce Père elle devient la fraternité des Loges. Il pouvait dire que « la juste laïcité » ne consiste pas à mettre la vraie Religion au même niveau que les fausses, et que Notre Seigneur est Roi même de ces nations où existe un régime républicain qui se prétend laïque. Il pouvait, en vénérant la Couronne d'Épines à Notre-Dame, se souvenir que cette Couronne appartient à un Roi, et que ce Roi ne se réconcilie pas avec la devise forgée pour Le détrôner.
Rien de tout cela n'est «autoréférentiel». C'est le catéchisme. Si aujourd'hui cela semble inédit, c'est parce que, pendant des décennies, les applaudissements du Palais Élysée ont été préférés à la voix de Pie VI.
Cher Maître, je ne vous considère pas comme un adversaire. Votre lettre est sincère par crainte d'une Église qui «se place en dehors de la réalité», même si, pendant des décennies, les tentatives embarrassantes de plaire au monde rendent pathétiques ses partisans mitrés. Cette crainte doit être respectée mais corrigée : la réalité de l'Église n'est pas le miroir du monde, c'est le jugement du Christ sur le monde. Celui qui aime vraiment l'Église ne lui demande pas de devenir crédible aux yeux d'un Président qui a fait de l'avortement une norme constitutionnelle ; il lui demande de rester crédible devant Dieu. Car le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur (Prov 9, 10).
Je conclus en vous rappelant que la Tradition n'est pas «une source pérenne dans une dynamique toujours nouvelle», si par dynamique nous entendons la réconciliation avec le libéralisme, que le Syllabus a déclarée impossible. La Tradition est la transmission intégrale du Depositum fidei, sans coupures et sans greffes. Celui qui la protège ne déchire pas la tunique : il empêche qu'elle soit remplacée par la livrée tricolore.
Les martyrs de Vendée, les prêtres de septembre, les paysannes d'Angers n'ont pas besoin que nous nous en servions comme un gourdin. Ils ont besoin qu'un Pape, foulant les pierres baignées de leur sang, ne loue pas la devise au nom de laquelle ils ont été martyrisées. Si cet appel «disperse le troupeau», cela veut dire que ce troupeau avait déjà été dispersé par ceux qui lui ont enseigné que l'obéissance à l'erreur est une vertu et que résister au mensonge est un schisme.
Je vous ai écrit parce que votre lettre n'est pas un cas isolé : elle constitue, pour ainsi dire, le manuel avec lequel, après chaque geste «positif» de ce pontificat, les catholiques seront invités à se laisser convaincre par l'émotion de la place sans examiner les principes qui, entre-temps, sont subvertis. C'est exactement le mécanisme décrit dans Schisme Capital. Il vaut mieux le démanteler maintenant, avec calme et par la force de la doctrine, avant qu'il ne devienne le sens commun même de ceux qui se disent amis de la Tradition.
Avec gratitude pour la franchise avec laquelle vous avez écrit,
+ Carlo Maria Viganò, Archevêque
Viterbe, 1er octobre 2026 S.Remigii Episcopi et Confessoris
© Traduction de F. de Villasmundo
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