Interventi · 20 août 2026
TU HONORIFICENTIA POPULI NOSTRI
Homélie en la fête de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie
Carlo Maria Viganò
Signum magnum apparuit in cælo:
mulier amicta sole, et luna sub pedibus ejus.
Un grand signe apparut dans le ciel :
une femme vêtue du soleil, avec la lune sous ses pieds.
Ap 12, 1
En ce jour saint où l’Église — l’Église de tous les temps, et non celle asservie par le monde et qui a cru pouvoir aussi réécrire la louange due à la Mère de Dieu — élève son chant devant le mystère de l’Assomption, permettez-moi de vous conduire non pas à une émotion pieuse passagère, mais à ce roc de doctrine sûre sur lequel les Pères, les Docteurs et les Pontifes Suprêmes ont édifié, pendant des siècles, notre certitude.
Ce ne fut pas un sentiment pieux, ni une imagination consolatrice à engendrer cette fête que l’Orient connaissait déjà sous le nom de Dormition depuis le Ve siècle, et que Rome elle-même célébra solennellement sous l’égide des Papes Serge Ier et Léon IV. Ce fut la logique même de la Foi, cette logique que saint Jean Damascène sut exprimer avec une vigueur sans précédent :
« Il était nécessaire que celle, qui avait conservé sa virginité indemne lors de l’accouchement, conserva également son corps sans corruption après la mort[1]. »
Oportebat : il était nécessaire, il était convenant. Non pas un caprice de la piété, mais la nécessité de la raison éclairée par la Foi, la même qu’aujourd’hui certains, gonflés de savoir et vides de sagesse, voudraient dégrader au rang de mythe ou de symbole.
À cette voix s’unissent, en accord à travers les siècles, saint Germain de Constantinople et l’ancienne tradition attribuée à saint Modeste de Jérusalem ; puis, la Scolastique médiévale avec saint Albert le Grand dans son Mariale, et le Docteur Angélique lui-même, saint Thomas, qui dans son commentaire sur les Sentences n’hésite pas à appliquer à la Θεοτόκος ce même principe de convenance théologique que les Modernistes, amoureux du doute plutôt que de la certitude, ont voulu bannir de la théologie comme si c’était une honte et non un don de la grâce fait à la raison. Saint Bonaventure, saint Bernardin de Sienne, saint Robert Bellarmin, saint Alphonse Marie de Liguori : une chaîne ininterrompue de sainteté et de doctrine, qu’aucun Concile pastoral, aucune réforme liturgique, aucune « nouvelle » théologie ne pourra jamais briser, car ce n’est pas l’œuvre des hommes, mais la garde du Saint-Esprit sur son Église.
Et lorsque le 1er novembre 1950, le Vénérable Pie XII prononça la définition dogmatique avec la Constitution Apostolique Munificentissimus Deus, il n’inventa pas de nouvelle doctrine : il rassembla comme dans une urne précieuse ce que la Tradition avait toujours préservé, et le remit solennellement, avec l’autorité que Notre Seigneur a placée dans le Successeur de Pierre, à la Foi irrévocable de tous les siècles à venir. Ce fut l’un des derniers grands actes d’un Magistère qui savait encore enseigner sans trembler, définir sans négocier, garder sans disperser — avant que la tempête, qui déjà couvait dans les salles romaines, ne frappe la vigne du Seigneur.
La Sainte Église, selon le rite promulgué par Pie XII place aujourd’hui sur les lèvres de ses ministres les paroles que l’ancien Israël adressa à Judith, figure anticipatrice de la Vierge victorieuse, après qu’elle eut écrasé la tête de l’ennemi du Peuple de Dieu.
« Le Seigneur t’a bénie dans sa force, car par toi il a réduit à néant tous nos ennemis. Ma fille, tu es bénie par le Seigneur, le Dieu très haut, plus que toutes les femmes qui sont sur la terre. Béni soit le Seigneur, créateur du ciel et de la terre, qui a conduit ta main pour trancher la tête au plus grand de nos ennemis ! Il a rendu aujourd’hui ton nom si glorieux, que ta louange ne disparaîtra pas de la bouche des hommes.... Tu es la gloire de Jérusalem ; tu es la joie d’Israël ; tu es l’honneur de notre peuple[2]. »
La profondeur de ce choix de la part de l’Église ne nous échappe pas : Judith, tranchant la tête d’Holopherne, est une figure de Celle qui, Immaculée dès le premier instant, écrase la tête de l’antique serpent sous son pied ; et comme Judith fut informée que son nom ne sortirait plus jamais de la bouche des hommes, ainsi le nom de Marie est béni à travers chaque génération : gloire de Jérusalem, joie d’Israël, honneur du peuple chrétien. Ceux qui aujourd’hui aimeraient effacer ces typologies de la prière publique de l’Église, les jugeant trop « guerrières » ou trop « médiévales » pour un culte rendu timide et accommodant, trahissent le sens même du combat surnaturel dans lequel la Sainte Église est encore engagée.
Le Père Garrigou-Lagrange, l’un des derniers grands maîtres de l’École romaine avant que les modernistes ne prennent possession des chaires, enseignait que l’Assomption n’est pas un privilège isolé, mais un fruit nécessaire de l’Immaculée Conception et de la Maternité divine : Celle qui fut préservée du péché devait aussi être préservée de la corruption, qui est l’héritage du péché. Il y a là une cohérence qui défie tout relativisme théologique : Dieu ne fait rien à moitié, et la grâce accordée à Marie au début de son existence devait nécessairement fleurir et s’accomplir au terme de son pèlerinage terrestre, dans la plénitude de la gloire du corps ressuscité.
Le grand dominicain avoua que le théologien traverse, face aux plus hautes vérités mariales, trois saisons de l’âme : d’abord l’adhésion à la piété filiale, puis le trouble face aux objections que le monde soulève, enfin — si Dieu concède le temps et la grâce d’approfondir — le retour à la même certitude initiale, non plus seulement par le sentiment, mais par la science : car les choses de Dieu, et en particulier les grâces accordées à la Très Sainte Vierge Marie, sont toujours plus riches que la paresse de l’intellect n’ose le supposer. Ne fut-ce pas cela le chemin que tant de fidèles, et de tant de Pasteurs, auraient dû emprunter durant ces décennies de désorientation, au lieu de s’abandonner, face à la première objection du monde, à un silence coupable sur les vérités les plus élevées de la Foi ? Le même Père Garrigou-Lagrange enseigna également que la médiation universelle de Marie et sa Royauté sur les cœurs ne sont pas des ornements rhétoriques, mais les conséquences rigoureuses de sa Maternité divine : si Elle est la Mère de la Tête, elle est aussi la Mère des membres ; si Elle coopère à notre régénération dans l’ordre de la grâce, combien plus sa glorieuse Assomption constitue-elle les prémices et la garantie de cette même régénération étendue, un jour, aux corps de tous les rachetés.
Chers fidèles, à une époque qui a perdu le sens du corps — qui l’idolâtre et en même temps le profane, qui le manipule et le dissout dans des idéologies étrangères au plan du Créateur — la fête d’aujourd’hui nous rappelle que le corps humain n’est pas un accident dont l’âme aspirerait à se libérer, mais une partie constitutive de cette personne que le Christ est venu racheter dans son entièreté, au moyen de sa propre Incarnation. Marie montée au ciel, corps et âme, est les prémices et la garantie de notre propre résurrection : une promesse qu’aucune philosophie moderne, aucune théologie éphémère, aucune note de cardinaux imprésentables ne pourra jamais effacer du Credo que nous professons.
À Elle, donc, Reine montée au ciel, confions aujourd’hui l’Église qui souffre tant ; à Elle, nous demandons, tout comme elle écrasa dès le commencement la tête de l’antique serpent, qu’Elle veuille aussi écraser l’apostasie qui frappe aujourd’hui le troupeau de son Fils. Que Marie, Arche de la Nouvelle Alliance montée dans le sanctuaire du Ciel, obtienne pour cette pauvre Église pérégrinante la grâce de revenir, sans plus d’hésitation, à la plénitude de la Foi et du culte que les Pères nous ont transmis. Ainsi soit-il.
+ Carlo Maria Viganò, Archevêque
Viterbe, 15 août MMXXVI
In Assumptione Beatæ Mariæ Virginis
[1] Oportebat eam, quae in partu illaesam servaverat virginitatem, suum corpus sine ulla corruptione etiam post mortem conservare. S. Joannes Damascenus, Encomium in Dormitionem Dei Genitricis semperque Virginis Mariæ, hom. II, 14 (citato in Pio XII, Munificentissimus Deus, 1950).
[2] Benedixit te Dominus in virtute sua, quia per te ad nihilum redegit inimicos nostros. Benedicta es tu, filia, a Domino Deo excelso, prae omnibus mulieribus super terram. Benedictus Dominus qui creavit cælum et terram, qui te direxit in vulnera capitis principis inimicorum nostrorum ; quia hodie nomen tuum ita magnificavit, ut non recedat laus tua de ore hominum... Tu gloria Jerusalem, tu lætitia Israël, tu honorificentia populi nostri. Idt 13, 22-25 ; 15, 10 — Epistola della Messa dell’Assunzione
(© Traduction de F. de Villasmundo)
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